memoire de Plouider
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NONDE (Henri PENARGUEAR)
Article mis en ligne le 2 février 2012
dernière modification le 17 octobre 2015

par GAC Yvon
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NONDE, Henri PENARGUEAR (1907-1991)

Document réalisé par Yvon KERLEGUER (qui nous a quitté le 13 octobre 2015)

Vivre est la chose la plus rare.
La plupart des gens se contente d’exister
.
Oscar Wilde (1854 – 1900)

Henri Penarguéar est né à Bellélouis en Plouider en 1907. Il y est mort en 1991 à l’âge de 84 ans, entouré de sa femme et ses cinq filles.
Herri pour beaucoup, était surnommé Nondé, c’était son juron favori.

Trop souvent on oublie ces gens simples qui n’ont pas marqué leur époque, qui sont passés dans la vie, sans vague, sans bruit, sans reconnaissance, mais qui ont su être des exemples pour leurs proches et leur entourage.

J’ai eu la chance de croiser son chemin, ces quelques pages en témoignent.

Yvon Kerléguer 2011

Le ciel était bien dégagé ce lundi matin de la fin d’octobre 1985, mais il faisait froid depuis quelques jours. Comme à son habitude le pinson sifflotait sa mélodie au pignon de la maison. Le temps était bien agréable somme toute, surtout pour rester bien au chaud près de la cheminée, ce qui était mon cas. Je m’étais en effet cassé le coude quelques jours auparavant et mon plâtre m’empêchait tout travail physique. L’activité de mon exploitation était au ralenti, et je profitais de ce repos forcé pour prendre mon temps, il était presque 9 heures et je terminais encore mon petit déjeuner, en lisant le journal. Le poêle faisait merveille dans ma maison que je venais d’aménager dans l’année. La température était douce mais je me rendais compte que dehors il devait faire bien frisquet.

Tout à coup j’entendis très clairement le bruit métallique d’une masse sur de la ferraille qui avait remplacé le chant du pinson. Il était suffisamment puissant pour que je me rende compte que ces coups réguliers étaient tout proche. Je sors donc pour trouver une explication et tombe nez à nez avec Nondé qui fendait du bois. Une semaine auparavant, avant cet accident idiot qui me voyait plâtré, j’avais en effet déchargé deux cordes de bois pour l’hiver, juste au pignon de la maison, près de l’abri que j’avais aménagé pour le mettre au sec. Nondé était là, en face de moi, concentré sur l’ouvrage, la masse à la main il s’échinait sur une bûche récalcitrante. Il avait amené tous ses outils, sa masse, ses coins et sa serpe qu’il avait posés à quelques pas de lui.

« A’ta, Nonde, oc’h ober petra ‘maout aze ? »
« Gwelet a rez, ‘maon ket o fourrañ kaol ! » 

« Eh bien Nondé, qu’est-ce que tu fais là ?-
Tu vois bien que je ne suis pas en train de planter des choux ! »

Nous parlions toujours en breton, je le maîtrisais suffisamment et lui parfaitement, ce qui n’était pas le cas du français.

Hier en allant à la messe il avait vu mon tas de bois à fendre et à ranger. Assurément s’était-il dit, Yvon, avec son bras cassé, ne pourra rien faire et quand il sera rétabli, il aura assez de travail à rattraper à la ferme. Ainsi tout naturellement sans se poser plus de question il était arrivé avec ses outils et s’était mis au travail.

9 heures venait de sonner et j’étais là bien gêné de le voir ainsi s’échiner sur l’ouvrage, sans lui avoir demandé quoi que ce soit et surtout sans que je puisse l’aider. J’essayai de ranger quelques bûches avec mon bras valide, mais il m’engueula aussitôt :

« N’ out ket mat ! Dabord ‘ vi gloazet ! Laosk ‘ta, ’mo ket ezhomm eus ur vintinvezh. »

« T’es pas bien tu vas te blesser, laisse ça tranquille, j’en ai pas pour la matinée. »

Je restai donc là à le regarder et à lui faire la conversation, un peu par politesse. Il était habillé comme toujours, avec ses mêmes habits de semaine qu’il portait indifféremment du lundi au samedi : pieds nus dans ses sabots de bois qu’il rembourrait de paille, un pantalon rayé, noir et gris, attaché par des bretelles et doublé aux genoux, sur trente bons centimètres par un tissu noir et épais. Il portait une chemise en coton, grise, rayée de fines bandes blanches, sur laquelle il avait enfilé un pull sans manche. Une casquette en coton lui protégeait le crâne légèrement dégarni. Sa veste en velours gris vert était posée plus loin. Il était de petite taille et guère très robuste, mais sa force était considérable, tant il était habitué à ces efforts violents.

Toute sa vie il avait ainsi gagné son pain en travaillant de ses mains. Maintenant à la retraite, il ne cessait pour autant de s’activer, de tailler la pierre, ce qui était son métier, de couper du bois, de s’occuper de son jardin, et de rendre service partout où on le demandait, et sans même qu’on lui demande d’ailleurs.

Je continuais à lui parler, mais je voyais bien que je le gênais. Ses réponses étaient de plus en plus courtes et jamais il ne relançait la conversation de lui même. Je voyais que je l’empêchais de se concentrer sur son travail, et parler lui coupait le souffle dont il avait bien besoin. Je comprenais qu’il ne répondait que par courtoisie et qu’il fallait trouver une issue pour le laisser travailler en paix. En fin psychologue, c’est lui qui la trouva, car il ne voulait surtout pas me blesser. Il me dit :

« Gast ! yen eo, ne c’hellfes ket ober kafe tomm din, tommoc’h e vefe din ».

« Hum ! Il fait vraiment froid, tu ne pourrais pas me faire un café chaud, ça me réchaufferait ».

Je n’étais pas dupe, et je saisis l’occasion de me rendre utile. Je rentrai donc et lui préparai un bon café avec quelques tartines de pain. Il me rejoignit un quart d’heure plus tard quand je l’appelai. Il s’assit devant son bol de café chaud. Mais rien à faire, il refusa mes tartines que j’avais pourtant bien préparées, et passées sur le grill pain.

« An dra-se n’eo ket bara eo ! Gwenn tout... N’eo ket ‘giz ar bara ‘veze graet gwech-all ... blaz ebet... ha ne bad ket daou zevezh ... »

« C’est pas du pain ça, c’est tout blanc, ça vaut pas le pain qu’on faisait autrefois, ça n’a plus de goût et ça ne tient pas deux jours …. »

Et il commence à me raconter qu’au retour de son service militaire, il avait travaillé à la boulangerie Coat de Pont-du-chatel, il allait livrer le pain dans la campagne, à pied au départ, puis très vite en charrette à cheval…J’étais avide d’en savoir plus et l’invitai à poursuivre, mais Nondé n’était pas du genre à traîner à table ni à bavarder quand un travail l’attendait.

« Mad, n’eo ket tout … Ret eo din echuiñ a-raok kreisteiz, rak goude merenn ‘meus ur siminal da echuiñ e ti Castel » 

« Bon, c’est pas tout … je dois finir avant midi, car après midi j’ai une cheminée à finir chez Castel »

 … et voilà notre homme dehors cinq minutes à peine après être entré.

Sitôt sorti, il se remit à l’ouvrage, sans plus attendre. De nouveau gêné de le voir travailler dehors et moi de rester bien au chaud à l’intérieur, je sortais de temps en temps pour lui dire quelques mots… mais je voyais de nouveau que je n’étais pas le bienvenu… Il me le dit d’ailleurs de façon détournée bien sûr, sans me froisser.

« Re yen eo er-maez evit chom hep labourat, gwelloc’h vefe dit mont d’ar gêr, a-hend-all e paki riv… »
« Il fait trop froid dehors pour rester sans travailler, vaut mieux que tu rentres, sinon tu vas attraper froid »…

Midi approchait et j’avais donc sorti deux steaks du congélateur pensant qu’il resterait manger. Vers 12h 15 je sortis pour lui dire de s’arrêter et venir manger.

« Nann, nann, ne chomin ket da zebriñ, ‘meus ket lavaret da Liz ha tost echu eo ganin, gwelet a rez, ne chom nemet ar bern-mañ din da reñkañ. »

« Non, non, je ne reste pas manger, j’ai pas prévenu Lise, et j’ai presque fini, tu vois, il me reste juste ce tas à ranger. »

Il était 12h30 quand il finit et je l’invitai au moins à prendre un verre avant de partir.

« Nann, nann, ne rin ket, Liz ‘zo o c’hortoz ac’hanon hag ar soubenn a ‘zlefe bezañ tomm, ur banne dour, buan, ma kerez. » 

« Non, non, je ne le ferai pas, Lise doit m’attendre et la soupe doit être chaude, un peu d’eau, rapidement, si tu veux. » 

Et voilà Nondé de reprendre ses outils, masse, coins et serpe et de rentrer chez lui, à pied bien sûr, car il n’avait pas voulu que je le reconduise en voiture, « abalamour d’am brec’h torret... » « à cause de mon bras cassé… ».

Il habitait à moins d’un kilomètre et serait vite rendu. Pas question non plus de le payer… et lui proposer eût été une offense… c’était à faire, il l’avait fait… cela faisait partie des obligations que l’on se devait entre voisins… sans chi chi, sans manière, et sans demander, ce qui aurait pu m’embarrasser.

Nondé n’était pas son vrai nom ; il se nommait Henri Penarguéar ; en parlant de lui on disait toujours Herri, mais plus souvent Nondé. C’était son surnom qui n’avait pour lui ni pour les autres, rien de péjoratif, ses proches l’appelait souvent ainsi. Nondé était son juron préféré, mais il l’avait ainsi abrégé car il refusait de jurer sur le nom de Dieu.

Le surnom était une pratique courante à cette époque dans la campagne léonarde surtout dans cette région proche du pays pagan où la plupart des hommes avaient ainsi leur surnom sous lequel tout le monde les connaissait et les nommait. Il n’était pas rare que certains ne fussent connus que par leur surnom, beaucoup de gens ayant oublié jusqu’à leur véritable nom. Par contre les femmes conservaient en général leur prénom auquel était parfois rajouté un lieu ou une particularité : eus an ti-all, eus an traoñ, eus ar feunteun, ar gannerez…, de la maison d’à coté, d’en bas, de la fontaine, la lavandière ….

Nondé, neuvième de quinze enfants, était né en 1907. Son père s’appelait Yves. On l’appelait Youn Colas mais il avait lui aussi, comme il était de coutume, hérité d’un autre surnom qui collait à sa famille nombreuse : on l’appelait « Kenavo ‘bloaz ‘zeu », « au revoir, à l’année prochaine ». C’était ce qu’il disait chaque année au curé après le baptême d’un des enfants, du moins ce sont les propos qu’on lui attribuait, même si personne n’en avait vérifié la réalité. Il n’était pas le seul d’ailleurs à être ainsi surnommé, car les familles de quinze enfants et plus n’étaient pas rares au début de ce vingtième siècle.

Ses quinze frères et sœurs sont tous nés à Bellélouis, dans une petite maison de chaume. Elle était longue de sept mètres et large de quatre, en façade une porte et une seule petite fenêtre, à l’intérieur une grande cheminée et les lits clos. L’étable était attenante et servait à la fois au cheval, aux vaches et aux cochons. Ces bâtiments existent toujours et servent de dépendance à la maison principale que Nondé fit construire après la guerre et qui fut vendue après le décès de son épouse Lise.

Nondé a également connu son grand père, Nicolas, qui était une légende, car il savait quelques mots d’anglais, ce qui était pour le moins étrange à cette époque. Il avait en effet tiré le mauvais numéro lors du tirage au sort du service militaire, qu’il avait donc fait durant sept ans, et qui l’amena entre autres à New York.

Compte tenu du nombre d’enfants, il était impossible de les élever tous dans cette petite et misérable bâtisse. Aussi comme plusieurs de ses frères et sœurs, dès son plus jeune âge, Nondé fut placé chez des oncles célibataires à Lescuz, en Saint Méen, commune voisine de Plouider.

Quand il eut 7 ans il fréquenta l’école du Sacré Cœur de Lesneven, mais irrégulièrement, car il ne pouvait y aller tous les jours, à pied bien sûr ; le travail à la ferme était prioritaire. Il y alla cependant suffisamment pour apprendre à lire et à écrire, ce qui était jugé suffisant à l’époque. Il gardait de cette époque un très bon souvenir et était très fier de sa belle écriture.
Il y apprit également les rudiments nécessaires du français car c’était la langue de l’instruction. Il retrouva bien vite son breton natal dès qu’il eut besoin de travailler car personne, dans la campagne, ne parlait français à cette époque.

Vers 15 ans il commença à travailler comme journalier au moulin de Roudousir chez Bénéat, puis plus régulièrement comme « mousse » à Kerguaoc chez Goasduff. Il partit ensuite faire son service militaire et à son retour il trouva enfin un travail stable à la boulangerie Coat de Pont-du-chatel. Il était entre autre chargé de la livraison de pain à travers la campagne, mais assurait également les différentes tâches relatives au métier de boulanger. Il en garda toute sa vie un regard critique sur la qualité du pain.

Il avait 27 ans quand il rencontra Lise qui devint sa femme en 1934. Ils s’établirent au Beuzit, dans une partie du manoir qui existe toujours. Ainsi se trouvait-il près de son lieu de travail. C’est là que naquit leur première fille Jeanne Louise. Ils ne restèrent que deux ans au Beuzit et s’installèrent à Bellélouis en 1936 au décès de sa mère.

Ils reprirent la ferme familiale mais celle-ci était bien petite, deux hectares, deux vaches, un cheval et deux truies. Les revenus de la ferme étaient bien maigres d’autant plus que la famille s’agrandissait, Marie, Yvette, Thérèse et enfin Joséphine la petite dernière en 1945. Nondé ne vit d’ailleurs sa dernière fille que trois mois après sa naissance car il était mobilisé à la fin de la guerre et ne revint à Bellelouis qu’à la fin aout, le jour de la foire de Lesneven, dans la charrette à cheval d’un voisin.

Entouré de six femmes, Nondé avait suffisamment à faire pour nourrir tout son monde et leur assurer un minimum de confort et d’éducation.
Ses enfants ont gardé de ces années là, un très bon souvenir, car, même si ce n’était pas l’opulence, la nourriture ne manquait jamais. Il fallait parfois partager, mais personne n’a gardé le souvenir d’une quelconque privation. La tendresse de leur mère et la générosité de leur père ont largement compensé à la fois l’exiguïté de la maison et la sobriété de leur situation. Quelques anecdotes de ces années là leur sont restées en mémoire.

Sitôt après la guerre, il subsistait des bons d’alimentation, que chacun devait se procurer à la mairie. Pour le premier de l’an 1946 chaque famille eut droit à un cadeau, une orange par enfant. C’est ainsi que Nondé revint du bourg un jour avec cinq oranges, une pour chacune de ses filles. Il avait cependant projeté de rendre une visite à un ami qui allait bien mal et qui d’ailleurs est décédé peu après. Il demanda donc à ses deux filles aînées de sacrifier leur cadeau pour pouvoir les offrir à quelqu’un de plus nécessiteux. Une orange cela représentait un cadeau inestimable pour un enfant et accepter d’y renoncer ainsi pour une personne inconnue leur parut un sacrifice énorme, mais elles connaissaient aussi la générosité de leur père et ne purent refuser. Elles en gardent encore le souvenir de cette frustration mêlée de fierté.

Dans ces mêmes années un groupe d’une dizaine de scouts passa par Bellélouis et ils demandèrent où ils pourraient monter leurs tentes. Nondé leur suggéra qu’ils seraient mieux dans la grange et qu’ils auraient plus chaud dans la paille qu’il allait étaler. Ils acceptèrent et s’installèrent dans la grange. Ils avaient quelques nourritures, mais manquaient de pain. C’est donc tout naturellement que Nondé leur donna du pain, en se privant lui-même d’abord et en expliquant à ses filles qu’il fallait partager avec ces étrangers que le « bon dieu » avait conduits chez eux. Il leur donna également le lait chaud de la traite du soir et resta quelques temps à discuter avec eux. Il admira notamment le couteau du chef scout. C’était un couteau à plusieurs lames, avec un tir bouchon, la crosse était en cuivre jaune et une figurine y était dessinée en relief. Le lendemain la troupe était partie aux aurores et quand Nondé se leva, il trouva le couteau planté dans la porte de la grange. Chacun a sa manière de remercier, toujours est-il que Nondé conserva ce couteau précieusement toute sa vie. Il l’avait toujours dans la poche et s’en servait à tous les repas.

… La vie allait bon train à Bellélouis : le travail ne manquait pas, la ferme n’était pas grande, mais suffisait à assurer la subsistance de toute la famille. Cependant les soucis s’accumulèrent, les bêtes étaient souvent malades et coup sur coup une vache et la jument moururent, ce fut la catastrophe. Dans l’impossibilité de racheter un autre cheval, la mort dans l’âme, Nondé pris la décision douloureuse, mais inévitable, de chercher du travail ailleurs. Il en trouva d’abord quelque temps dans une carrière voisine, mais celle-ci connaissait des difficultés et poussé par des amis il s’engagea comme manœuvre dans le bâtiment à Lesneven.

En tant que manœuvre Nondé préparait le travail des maçons, la « colle » (le ciment), l’approvisionnement des pierres, et des échafaudages… Il devait donc commencer avant les autres, pour leur préparer le chantier, et finir après eux en lavant et rangeant le matériel le soir. Il était très consciencieux et ne supportait pas terminer sa journée sans avoir utilisé tout le ciment préparé, bien souvent il restait ainsi après les maçons pour terminer le chantier.

C’est cette conscience professionnelle que lui enviaient secrètement ses collègues de travail, qui lui valut quelques animosités du milieu, d’autant plus que Nondé, d’une part ne buvait jamais sur un chantier, ce qui à l‘époque était rare voire inexistant et considéré comme un affront à ses collègues. D’autre part il n’allait pas manger au restaurant à midi. En effet durant de longues années il venait en vélo au travail et apportait la soupe que Lise lui avait préparée et qu’il mangeait avec un bout de pain et un peu de lard. Ces attitudes lui valurent quelques moqueries et plaisanteries malveillantes de son entourage professionnel, mais Nondé n’en avait cure. Il avait sa famille à élever et chaque sou économisé était vital. Jamais il ne faisait allusion à ces moqueries et jamais il n’alla s’en plaindre à qui que se soit et certainement pas à sa direction. Il fit son travail avec sérieux et une conscience professionnelle qui le firent remarquer de ses chefs assez rapidement.

Son habileté manuelle et son abnégation au travail difficile l’amenèrent tout naturellement à la taille de la pierre, qui était la tâche la plus ardue, la plus difficile et la plus laborieuse dans les métiers du bâtiment. Très vite il devint un spécialiste de la taille de la pierre et ses patrons l’orientèrent vers la réfection des cheminées, et des vielles fenêtres en granit.

Bien souvent sur ces chantiers Nondé travaillait seul, mais ceci ne le dérangeait pas et ne ralentissait pas son rythme de travail. Il était programmé tel un automate à une cadence régulière et ne savait pas ralentir. Sans excès mais avec une constance absolue, il passait ses journées, le burin et le marteau à la main, à donner forme à un linteau ou corbelet de cheminée, à tailler d’immenses pierres de taille qu’affectionnaient particulièrement les riches commerçants de Lesneven. Les gants de sécurité n’existaient pas bien sûr, il avait ainsi les mains très calleuses mais toujours très propres. Et c’est ainsi que Nondé rentré comme simple manœuvre dans l’entreprise en ressortit avec la reconnaissance d ’ « ouvrier hautement qualifié ». Il était fier de cette distinction, mais n’en parlait jamais en dehors de sa famille ; sa modestie en aurait souffert.

Il arriva à la retraite à soixante-cinq ans en 1972. Il avait la conscience tranquille de l’homme qui avait accompli son destin, sans rechigner, sans échappatoire, sans gloire, en toute modestie et honnêteté. De ses cinq filles, deux étaient religieuses, et les trois autres s’étaient mariées. Elles avaient mené leur vie et s’en était allé loin de Bellélouis. Nondé avait construit sa petite maison et cela lui suffisait pour y vivre heureux avec sa femme Lise. Il ne resta pas pour autant sans activité car sa dextérité était renommée et il était appelé partout pour des travaux de maçonnerie, des murs de pierre à construire, des cheminés à aménager, des portes ou fenêtres en granit à tailler…

C’est à cette époque que nos chemins se croisèrent ; nous étions presque voisins et avions l’occasion de nous rencontrer, sur des chantiers qu’il menait ou plus encore quand j’eus l’opportunité de lui demander son concours. J’avais beaucoup de plaisir à le rencontrer et plus encore à travailler avec lui. Il était d’humeur égale, toujours gai, toujours souriant et son regard vif vous invitait à la communication. Jamais je ne l’ai entendu se plaindre. Il vivait en parfaite harmonie avec son temps, je crois que c’est l’homme le plus heureux que je n’ai jamais connu. Le bonheur il ne le recherchait pas, il n’en parlait pas… il le vivait.

Il était petit, et plutôt chétif, mais sa ténacité et son expérience lui donnait une force inégalée dans les travaux de maçonnerie. Il avait le visage marqué par les ans et le travail en extérieur. Ce qui frappait d’abord sur son visage, c’était ses yeux pétillants qui vous regardaient fixement, avec tendresse. Son sourire ensuite impressionnait, un sourire franc dégageait sa gencive supérieure où l’on distinguait quelques chicots jaunis, souvenir de ses belles dents qu’il avait dans sa jeunesse. Il n’avait en effet jamais jugé utile d’aller chez le dentiste, ce qui était l’habitude de la majorité des gens de son âge. Il conservait d’ailleurs, toujours accroché à son pull, une épingle de sûreté qui lui servait à nettoyer sa dentition à la fin des repas.

Une fine moustache bien taillée lui barrait la lèvre supérieure, elle était blanche comme sa chevelure et tranchait avec ses sourcils épais et denses qui étaient restés noirs. Bien rasé le dimanche, pour la messe, sa barbe ne le préoccupait pas dans la semaine et n’était jamais taillée.

J’eus donc l’occasion de travailler avec lui à la fin des années 70. Je refaisais des appartements dans une vieille maison et il y avait deux cheminées à refaire. Nous en avons profité pour en faire une troisième chez ma mère. Un ami m’avait donné des belles pierres de taille provenant de la réfection du port de Brest et datant des fortifications de Vauban. Mais ces pierres étaient énormes et nécessitaient de les retailler.

Travailler avec lui a été un plaisir ; il m’a appris à tailler la pierre, à repérer une faille, à juger de sa solidité, à la positionner pour la fendre, à la manipuler sans effort… Il était adroit et surtout infatigable. Tailler la pierre est un travail physique éprouvant, et monotone. Lui ne s’arrêtait jamais : tel un métronome, son rythme était constant et régulier, toute la journée et tous les jours. Les gants de sécurité s’étaient vulgarisés, mais il n’en avait cure ; vous en aviez besoin pour vous protéger, il vous le rappelait d’ailleurs, mais il était si adroit lui-même qu’il n’en n’avait pas besoin. Il avait une force extraordinaire dans les mains et les bras ; à chaque coup de marteau puissant, il lâchait un sifflement proportionné à l’effort qu’il fournissait. Tout son corps accompagnait chaque geste. Son savoir-faire, son adresse et sa force étaient déconcertantes ; il abattait deux fois votre travail. Je ne ménageais pas ma peine pour l’aider et essayer d’en faire autant que lui mais rien n’y faisait : il était le maître et moi son manœuvre, mais quel honneur d’être son élève !

Un jour, nous travaillions à tailler des pierres pour une cheminée chez ma mère. Chacun travaillait dans son coin, Nondé tapait et tapait tant qu’il pouvait sur une pierre plus résistante que les autres, quand tout à coup je le vis jeter sa massette et disparaître précipitamment dans le bosquet voisin… Il en revint trois minutes après et repris aussitôt son marteau. Ne comprenant pas ce qu’il lui avait pris, je lui demandais la raison de sa disparition dans le bosquet.

« Beñ, o kac’hat on bet… ».
« Met, Nondé, ‘poa ket ezhomm mont ‘barzh ar c’hoad, privezioù zo ‘barzh ti va mamm, just e-kichen aze… »
« O ! Kompren, an dud ′zo deuet da vezañ louz bremañ, an dra-se a reont ′barzh an ti…“

« Ben j’ai été faire mes besoins tiens… ».
« Mais Nondé, tu n’as pas besoin d’aller dans le bois, il y a les toilettes chez ma mère, là juste à coté… »
« Oh, les gens sont devenus sales maintenant, ils font même leurs besoins dans la maison !!! »

… Je restais coi devant une telle évidence… je crois que je ne pus lui répondre, et d’ailleurs il était déjà de nouveau concentré sur son travail.

C’est à cette occasion également qu’il me fit part de ses talents de sourcier. Il trouvait l’eau à l’aide d’un pendule. Son pendule à lui c’était son fil à plomb, il suivait les veines d’eau et se figeait sur la source dès que son pendule tournait. Il était capable de donner la force du débit en fonction des oscillations de son pendule : la source était d’autant plus importante que son fil à plomb s’emballait. Il en déterminait également la profondeur en se faisant poser des cailloux dans son autre main, un caillou représentant un mètre. Au fur et à mesure que les cailloux s’entassaient dans sa main, le pendule ralentissait, pour s’arrêter tout à fait quand la profondeur était atteinte.

Mon esprit cartésien avait bien du mal à admettre ce don que je n’avais pas et qui ne s’expliquait pas. Mais force était de constater qu’il ne se trompait jamais et que conduit sur des zones inconnues par lui, il déterminait bien les points d’eau, voire les canalisations.

…C’était l’hiver 1986, février exactement. Il avait neigé plusieurs jours auparavant et le temps froid et sec avait maintenu une couche de neige abondante qui empêchait tout déplacement en voiture. Bien emmitouflé, mon fils de deux ans dans les bras, je me promenais dans la campagne environnante. Le paysage était magique, les champs étaient tout blanc et les arbres, en l’absence de vent, avaient conservé les flocons de neige sur leurs branches. Le soleil s’y reflétait comme des guirlandes de noël. Je me dirigeais vers Bellelouis en pensant bien rendre visite à Nondé.

Je le trouvais dans la grange, au pignon de sa maison. Bien entendu, il avait trouvé une occupation ; il ne restait jamais sans rien faire. Il fabriquait des « boutocs ». Ce terme breton est intraduisible en français, c’est un panier en osier, assez large et profond, il servait beaucoup autrefois dans les fermes pour transporter toute sorte de victuailles, betteraves, panais, choux, pomme de terre…. Le fond en était bondé de façon à maintenir une certaine rigidité et les bords prolongés de deux poignées pour le porter. Aujourd’hui ils sont remplacés par des cageots en plastique que l’on achète dans toutes les quincailleries, c’est moins rustique, tout aussi pratique, mais surement plus cher.

Nondé comme beaucoup de paysans de cette époque, fabriquait lui-même ses « boutocs ». Il travaillait sur une petite tablette, spécialement conçue pour l’ouvrage. Elle était ronde, des chevilles de bois en ressortait sur le pourtour et reposait sur trois pieds.
Il sourit à notre venue, mais n’arrêta pas son occupation pour autant.

Ata, Nonde, mont a ra ? ’Peus ket re a riv ?
Tamm ‘bet ! Gwelet a rez, pa reer un dra bennak, ‘pez ket riv james. Ha te, o pourmen emaout ? Pe anv eo da vab dija ?
Yoann, tost da zaou vloaz eo dija. Beñ ya, o pourmen emaon, ne ‘z eus ket kalz a dra d’ober gant an amzer-se. Un dra bennak ‘peus ezhomm ? A-hend-all em bije gellet sikour ac’hanout pe mont da glask evidout.
Ho gast ! Me oar bale c’hoazh, dec’h on bet er bourk da brenañ bara . Nann, nann, ne vank netra deomp, trugarez dit.

Alors Nondé, comment ça va ? T’as pas trop froid ?
Pas du tout, tu vois quand on s’active, on n’a jamais froid. Et toi tu te promènes ? Comment il s’appelle déjà ton fils ?
Yoann, il a presque deux ans. Ben oui je me promène, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire par ce temps. T’as besoin de rien ? Sinon j’aurais pu te dépanner ou aller chercher pour toi.
Ho gast ! Moi je sais marcher encore, j’ai été prendre du pain hier au bourg. Non non, on manque de rien je te remercie.

Tout en conversant il poursuivait son travail, ses mains agiles, se faufilaient entre les branches d’osier, les pliaient à volonté et les entrelaçait. Il avait planté près de chez lui, dans une zone humide, des saules qu’il entretenait régulièrement. Ces arbustes étaient massifs et courts, taillés chaque année, des rameaux poussaient sur le tronc à chaque printemps, il les récoltait l’hiver venu et les travaillait ensuite quand il avait le temps. Maçon, tailleurs de pierre, bucheron, paysan, Nondé était aussi, sans le savoir, un excellent vannier.
Mon fils s’était approché et le regardait travailler. Nondé lui sourit et lui donna une branche d’osier.

Sell Yoann, an dra-se ‘zo ‘vidout, sell’ ta, pegen soubl eo, ha sutal a ra en aer.

Tiens Yoann, ça c’est pour toi, regarde comme c’est souple et ça siffle dans l’air.

Et il agita la tige dans tous les sens, son regard vif fixant les réactions de mon fils…. Nous sommes restés là un bon moment, à parler de choses et d’autres, de rien, du temps, des potins… Jamais il ne s’arrêtait pour autant, ses mains continuaient le travail comme par automatisme.

Bon, deomp da welet Liz, kontant ‘vo da welet ac’hanout ha da welet da vab dreist-holl.

Bon ! Allons voir Lise, elle sera contente de te voir et de voir ton fils surtout.

En effet Lise nous accueillit comme elle savait toujours le faire, avec le sourire et les mots qui vous mettent tout de suite à l’aise, comme chez vous. Un café et quelques tartines plus tard, nous sortions de la maison pour poursuivre notre balade.

Gortoz a lavaras Nonde, kemer ur boutog, sur ‘peus ezhomm anezhañ en atant.

Attends me dit Nondé, prends un boutoc, t’en as bien besoin surement à la ferme.

Un présent, ça ne se refuse pas et nous reprîmes notre chemin, mon fils et moi, chacun fier de son cadeau, lui avec sa tige d’osier qu’il agitait gaiement dans l’air glacial et moi mon panier sous le bras… Je savais bien que je n’en avais pas vraiment l’utilité, mais il ne me serait pas venu à l’idée de le refuser.

…A quelques temps de là, je me trouvais dans une prairie à Pen ar Prat à couper du bois sur un talus. J’avais fini de soigner les bêtes vers dix heures, avant midi, je pensais bien finir la coupe que j’avais entamée quelques jours auparavant. Je me mis donc rapidement à l’œuvre avec ma tronçonneuse, celle-ci, puissante et bien aiguisée abattait un travail considérable et je ne ménageais pas ma peine, tant je voulais finir ce chantier dans la matinée.

Le temps était frais mais bien dégagé et les conditions climatiques étaient idéales pour ce genre de travail. J’avançais vite et savais maintenant que je terminerais bien avant midi. Justement j’apercevais là bas, au loin, au fond de la prairie, Nondé qui coupait également une haie séparant ma prairie d’une voisine. Il coupait les branches à la main, avec une scie à bûche et sa serpe. Il n’avançait pas bien vite évidemment avec ces outils et en comparaison j’abattais bien cinq fois son travail. Justement, comme je voyais que j’aurais du temps avant midi, je me disais que j’allais pouvoir l’aider un peu et lui avancer le travail. Je voulais également lui rendre la pareille, après les coups de main qu’il m’avait donnés ; sans en avoir l’air bien sûr, car nous le savions l’un et l’autre, nous ne nous devions rien, nul n’avait de dettes vis-à-vis de l’autre, pas plus que de créances… J’étais, il faut le dire, un peu fier aussi de lui montrer qu’avec de bons outils modernes on pouvait travailler bien plus vite, je voulais lui montrer en définitive ce dont j’étais capable.

J’allai donc le saluer, une fois fini mon travail, et engageai la conversation comme il se doit sur des questions anodines, le temps qu’il faisait, qu’il allait faire, sur les derniers potins de la commune… Il me confiait que le propriétaire de la prairie lui avait demandé de couper la haie devenue trop large et qui débordait sur la pâture. Justement je saisis l’occasion pour lui offrir mes services.

« Hir eo ar c’hleuz, tost da bevar-ugent metrad, ha ledan eo ar c’harzh, pemzek devezh labour ‘peus aze gant da heskenn ha da falz-kontell, ma kerez e troc’hin ar skourroù hag e vo aesoc’h dit, gounit a ri tri pe bevar devezh e-giz-se… »

« N’out ket mat ? Ha me, petra ‘rin-me warlerc’h, kae kuit ac’halese gant da droñsoneuse ! dañjerus eo ha kalz re vuan ez a... un deiz bennak e vi gloazet gant an ostilh-se ! Me, yañtao, gant va heskenn on trankil, ha gant an amzer yen a ra e vez tomm din... »

« Le talus est long, il fait bien quatre-vingt mètres, la haie est large, t’en as bien pour quinze jours surtout avec ta scie et ta serpe ; si tu veux je te coupe les branches et ça sera plus facile pour toi, tu gagneras bien trois à quatre jours… »

« Ca va pas non, et moi qu’est ce que je vais faire après… fous le camp avec ta tronçonneuse, ça c’est dangereux, et ça va trop vite… un jour tu verras tu te blesseras avec ça… au moins avec ma scie je ne risque rien et par le temps qui fait, ça me réchauffe… »

Je n’avais pas pensé une seconde qu’il pouvait refuser mon aide, tant c’était évident pour moi que gagner du temps c’était gagner de l’argent, j’étais obnubilé par la gestion du temps, il fallait tout faire vite pour pouvoir tout faire … et plus encore… C’était encore une bonne leçon que me donnait Nondé. « An amzer a zo arc’hant, met dre forzh galoupat war-lerc’h e vezer rivinet » « Le temps c’est de l’argent mais à courir après on se ruine ».

Quelques années après, en voyage en Afrique, je compris que l’on n’avait pas partout la même notion du temps. Ici on s’arrête de travailler pour accueillir un étranger, pour parler, pour s’amuser, pour regarder un coucher de soleil… Comme ils disent souvent : « ici on n’a pas de montre mais on a du temps ». Nondé n’a jamais été en Afrique mais il partageait et vivait la même sagesse ancestrale que les marabouts.
… Nondé n’allait pas bien depuis quelques temps et je ne l’avais pas vu depuis au moins six mois. J’avais même entendu qu’il n’allait plus à la messe, c’est dire !

Un jour Lise frappe à la porte et me dit :

« Nonde a-hont, ‘neus c’hoant gwelet ac’hanout »

« Nondé là-bas, il veut te voir »

J’essayai d’en savoir plus et pris des nouvelles de son état.

« Oh ! Ne ‘ z a ket mat gantañ, ne zebr ket ha ne gaoz ket ken kichemant, gwelet a ran emañ war an diskar. N’en deus ket lavaret din perak en doa c’hoant gwelet ac’hanout. N’en deus lavaret nemet : kae da lavaret da Yvon dont amañ, ezhomm ‘meus gwelet anezhañ. »

« Oh ! il ne va pas bien, il mange pas et il parle presque plus, je vois qu’il décale. Il ne m’a pas dit pourquoi il veut te voir. Il m’a simplement dit : va dire à Yvon de venir, j’ai besoin de le voir. »

Je n’étais pas libre ce jour là et je promis donc d’aller le voir le lendemain vers 10h.
J’arrivai donc dans la matinée suivante et trouvai Nondé prostré devant sa table, assis, muet et le regard vide. Même mon arrivée n’avait pas fait l’effet d’une certaine joie, même polie ou forcée.
Il avait à peine levé la tête, et aucune expression ne s’en dégageait, son regard était vide et de sa bouche entrouverte ne sortait aucun son. Il ne répondit pas quand je lui demandai :

« Ha neuze, Nonde, penaos ‘mañ an traou »

« Alors Nondé comment ça va ? »

Je m’assis en face de lui et j’essayai quelques conversations anodines pour le faire réagir…

« Sell… hemañ ‘zo o sevel un ti nevez…Brav oa an amzer er sizhun paseet, gellet ‘meus hadañ ar gwiniz… brav oa an douar… diwan a raio… gwelet ‘meus hemañ…. »

« Tiens tu sais un tel est en train de construire… La semaine dernière il faisait beau, j’ai pu semer mon blé… la terre était belle… ça devrait bien lever… j’ai vu un tel…. ».

Rien à faire, pas un mot, pas une réaction. Lise nous prépara deux bols de café et des tartines.

« Ale…debr ‘ta, dec’h ‘poa debret netra… n’eo ket mat evidout…respont da Yvon yañ ! Te ‘poa lavaret din mont da gerc’hat anezhañ… ne lavarez ket dezhañ perak memes… »

« Allez mange dont… hier t’as rien mangé… c’est pas bon pour toi… réponds à Yvon au moins… tu m’as dit d’aller le chercher… tu ne lui dis même pas pourquoi… »

Je mangeai un peu et bus mon café en espérant qu’il en ferait de même…
Rien, rien, il ne bougeait pas, ne me regardait pas… Lise était un peu gènée et me lançait des regards inquiets… Soudain son regard se souleva doucement et se fixa dans le mien, il me regarda dix secondes sans rien dire, dix secondes qui me parurent une éternité puis il me dit :

« Mad, deus ganin... »

« Bon, suis-moi »

Je le suivis donc dans la petite grange attenante à la maison, dont il ouvrit un des battants en bois. Il se dirigea vers sa caisse de maçon et la tira vers lui. C’était sa caisse de chantier qu’il transportait toujours avec lui. Elle contenait ses principaux outils. Faite en planches de bois, large de trente centimètres et longue de soixante, sa profondeur était de trente centimètres également. Des lanières de cuir, vulgairement fixées par des pointes rouillées, tenaient le couvercle qui fermait avec un fil de cuivre. Deux poignées de chaque côté permettaient de la soulever. Au fil du temps et des chantiers elle avait pris la couleur grise du ciment et les multiples échardes dans le bois témoignaient de sa vie mouvementée.

« Dal ! An dra-se ‘zo dit bremañ ! »

« Tiens, ça c’est à toi maintenant ! »

Je protestai bien sûr et essayai de trouver les arguments pour refuser ce cadeau, Je n’étais pas maçon, ces outils seraient bien plus utiles à d’autres etc… Il me regarda fixement et me dit d’une voix faible :

« Me ‘zo echu bremañ, hag an dra-se ‘zo dit ! »

« Moi je suis fini maintenant et ça c’est à toi ! »

Plus un mot, il rentra dans la maison et s’assit de nouveau devant son café qui fumait encore. Bien gêné, obligé et fier à la fois je chargeai la caisse dans ma voiture et revins dans la maison où Lise me regardait avec des yeux interrogateurs. Je le remerciai comme je pus, maladroitement sûrement, en voulant également faire comprendre à Lise ce qui s’était passé.

Plus un mot, plus un regard, plus un geste… rien à faire ! Je repris donc ma voiture et quittai Bellelouis. J’étais troublé, à la fois honoré de ce cadeau inestimable, mais accablé car je savais que c’était la dernière fois que je voyais Nondé. Quelques semaines après, effectivement, il mourrait entouré de toute sa famille, en ayant pris soin de dire au revoir à chacun.

Le 4 janvier 1991, j’assistai à ses obsèques. Ce n’était pas la grosse foule à son enterrement, comme pour les grandes familles, les notables ou autres personnes ayant exercé des responsabilités. Mais il y avait du monde quand même, chaque famille du village était représentée et les voisins étaient tous là accompagnant Lise et la famille. J’étais là, un peu perdu dans ce rituel qui m’échappait, même pas triste tant ceci me paraissait naturel. Nondé avait 84 ans, il avait vécu simplement mais heureux ; il pouvait être fier de lui, ayant élevé ses cinq filles et leur ayant transmis ses valeurs d’honnêteté, de travail, de respect des autres…

Le cérémonial religieux correspondait surement à ses convictions, mais il me paraissait bien désuet. Il avait vécu en philosophe, mais n’avait rien écrit. Dire est une chose, être et faire avait été son crédo. « On ne voit bien qu’avec le cœur » aurait dit le petit prince de Saint Exupéry.

Et la caisse à outils me direz-vous, qu’est-elle devenue ? Et bien, je dois l’avouer je n’ai plus rien de ce trésor. Elle contenait son matériel de travail, des truelles, des marteaux, des burins, un fil à plomb, un mètre et un niveau. J’avais rangé cette caisse à l’entrée de mon hangar et un jour j’eus la déconvenue de constater qu’elle avait disparu, sans doute volée, car les portes du bâtiment étaient tout le temps ouvertes et donnaient directement sur un chemin assez fréquenté. Il me restait cependant un marteau que j’avais rangé ailleurs avec mes outils. Hélas j’ai quitté la ferme quelques années après et mes bâtiments vides étaient bien souvent visités. Bien des outils ont disparu, dont le marteau de Nondé.

La caisse qu’il m’avait donnée était sa caisse de chantier, celle qu’il transportait avec lui. Il avait une plus grande qu’il gardait chez lui, sans doute sa famille a pu conserver quelques-uns de ses outils qui constituent un trésor inestimable.

Il ne me reste plus rien en souvenir de Nondé, sinon l’essentiel, son sourire éclatant et ses yeux pétillants qui me disent à chaque fois que j’y pense :

« Al labour zo ul levenez pa vez graet gant plijadur ».

« Le travail c’est du bonheur quand on le fait avec plaisir ».

Remerciements :
Anne Bodennec pour les traductions en breton et Jeanne Louise Penarguear pour sa collaboration.

Nondé est né dans la maison de droite, le bâtiment de gauche était l’étable.
Elles étaient en chaume bien sûr.

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