memoire de Plouider
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Jean Yvon BERNARD
Article mis en ligne le 15 mars 2011
dernière modification le 14 novembre 2011

par dede , GAC Yvon
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Un grand merci à mon épouse Francine.


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Le cahier dans lequel j’ai écrit le récit de ma vie.


LES ORIGINES DANS LA CHAUMIERE NATALE

Je suis né le 31 août 1917 dans la chaumière qui était mitoyenne au bout de la maison Appéré (il y a toujours une partie de la façade debout en 2005). Je ne cessais de pleurer à ma naissance, pas assez de lait, car ma Mère travaillait beaucoup à ma naissance, parce que mon Père était à la guerre, dans le 35ème Régiment d’Artillerie, conducteur de chevaux sur le canon de 75, qui était derrière l’Infanterie. Comme je suis le troisième de mes quatre sœurs et deux frères, mon Père a été démobilisé lors de ma naissance. Mes parents s’étaient mariés en 1913.

Le lendemain de ma naissance, le 1er septembre, j’ai été baptisé à l’église de Plouider et, pour me faire taire, ma grand-mère (Jeanne TANGUY, de son nom de jeune fille, de Bodonn à Lanhouarneau) m’avait fait de la bouillie que je mangeais très bien. Tous les accouchements se faisaient à la maison à cette époque, les mères du village, plus âgées, s’en occupaient.

Le sol de la maison était en terre battue, il y avait cinq lits clos et une horloge (celle qui est dans la maison aujourd’hui). Le passage entre les lits était en dalles de pierre. Il y avait des bancs qui touchaient les lits clos : on y mettait la vaisselle, des assiettes en bois ainsi que des pichets également en bois ou en terre glaise cuite de même forme que les verres qui les ont remplacés plus tard. Les cuillères étaient également en bois, il n’y avait pas de fourchettes. Le farz de blé noir se mangeait à la main et, dans chaque assiette, ma Mère découpait le morceau de viande, toujours du porc, à part quand une vache arrivait à mourir après le vêlage ou une maladie (par exemple, des vaches enflées après avoir mangé du trèfle).

Tous les gens des villages voisins venaient acheter un morceau, découpé par le boucher du coin. C’était l’entraide, même si la viande n’était pas mangeable, on achetait quand même, pour que le cultivateur puisse acheter une autre vache. Il y avait des cultivateurs riches mais il y avait beaucoup plus de pauvres comme nous car mon Père ne pouvait travailler que très peu car il était pensionné de la guerre 14-18, ayant été gazé dans les tranchées du front de bataille.

Dans la chaumière familiale, il y avait mon Père et ma Mère qui étaient dans le même lit clos, moi je dormais avec mon oncle Yves qui avait une jambe de bois après avoir été amputé à la suite d’un accident de voiture à cheval. Il y avait aussi tonton François qui avait eu la poliomyélite à deux ans et avait un bras plus court et la bouche un peu de travers. C’est lui qui faisait le commerce du beurre et des œufs : il aidait ma tante Catherine dans les marchés. Tous les trois sont restés célibataires. Mes sœurs (Marie, Cécile, Louise et Marguerite) dormaient ensemble dans le même lit clos.

Dans cette ferme chaumière, il y avait une jument qui était attachée au pignon de la maison : elle s’appelait « yel » ; c’était l’endroit qui, pendant la nuit, servait de toilettes pour nous tous. On y nettoyait tous les jours le fumier. L’ouvrier agricole dormait dans l’écurie où il y avait 4 juments : les chevaux étaient surveillés de près, c’était eux qui rapportaient le plus d’argent aux paysans. Il fallait des chevaux partout : pour les gendarmes, le boucher, le boulanger, les curés, les paysans et l’armée, un nombre incroyable.

Mon Père était d’une famille de onze enfants : une petite fille était morte à 2 ans et une autre fille à 22 ans, sans doute des suites d’une appendicite que l’on opérait pas à l’époque. Claude, un frère de mon Père, était un grand marchand de vaches ; il habitait « Ty Ruz » à Lesneven avec sa femme (Donval) et son fils unique, mort de tuberculose (« poitrinaire » comme on disait en breton). Ce Claude est mort chez nous dans la chaumière. Un autre frère Guillaume a été missionnaire en Haïti : il gardait toujours son bouc, il est mort à 90 ans.

Ma sœur aînée Marie, Cécile, moi Jean-Yves, Louise, Marguerite, Guillaume, nous sommes nés dans cette chaumière. Mes Parents ont acheté la ferme actuelle en 1923 avec des nobles « de Losane » et « de Bergevin » de Plourin-les-Morlaix pour un prix de 50.000 Francs. Mon frère Joseph y est né en 1927.


MON ENFANCE.

Vers mes 5 ans, je m’intéressait déjà aux chevaux ; on les envoyait boire de l’eau à la fontaine et au lavoir en bas. Mon Père me mettait sur la même jument que lui et, vers 6-7 ans, j’arrivais à monter sur les juments tout seul : je montais sur un talus et je montais sur les juments.

Je suis allé à l’école publique de Plouider à 8 ans et demi, à pieds en sabots de bois avec des clous au-dessous. Nous étions pieds nus dans les sabots, avec de la paille en dessous et du foin tressé au dessus. Les sabots étaient réparés avec des morceaux de tôle, découpés dans des boîtes de conserve. L’année suivante, à 9 ans et demi, je suis allé à l’école du Sacré-Cœur de Lesneven : j’y allais aussi à pieds, soit un aller-retour d’environ 12 Km. Je mangeais à midi chez L’Hostis : on coupait du pain dans un bol et on mettait de l’eau chaude dessus. Je suis resté jusqu’à 1931 à l’école du Sacré-Cœur d’où je suis sorti avec deux certificats en poche, un Certificat d’Etudes Primaires et un Certificat Agricole.

Et me voilà tous les jours aux champs, je suis resté à la maison avec mes deux certificats. Je conduisais les chevaux qui traînaient les charrues. Le labour se faisait avec deux charrues en bois, la première creusait à peu près 10 à 15 centimètre et la seconde charrue creusait de 15 à 25 centimètres.

J’ai charrué pour la première fois à 11 ans, avec une charrue en bois, à part le soc et le versoir. J’étais pieds nus, chose que l’on faisait souvent : on avait les pieds aussi durs que les pieds des vaches.

Ma sœur aînée Marie conduisait les deux juments bout à bout et après on passait le rouleau en pierre que l’on a conservé et la herse en fer d’à peu près la même largeur. Il fallait une personne derrière avec la corde pour soulever la herse quand elle se bouchait, ce qui arrivait souvent. Mon Père semait à la main le trèfle rouge ou trèfle vert, navet, rutabaga, colza… Les betteraves se semaient en paquets, les lignes étant espacées de 50 cm et 20 à 30 cm dans l’autre sens, de même pour le ray gras venu beaucoup plus tard. Le blé, l’avoine, l’orge, le seigle et le blé noir étaient également semés à la main, avant que mes parents n’achètent un semoir.

Betterave, carotte, navet,… tout se sarclait à la main avec un outil qui s’appelait « vinette ». On poussait, il y eut de raclettes que beaucoup plus tard. La première sarcleuse à main que j’ai trouvée à Landivisiau chez Siou (une pousse-pousse à main) avait deux lames, une de 20 cm de large et l’autre de 40 cm, que j’avais fait renforcer chez le maréchal-ferrant de Pont du Châtel (Jean Salaun). Il n’y avait pas encore de courant électrique, donc il fallait aller à la forge. Je la faisais traîner ensuite par une jument, c’était l’unique sarcleuse dans la commune de Plouider. Peu de temps après sont venus les premiers griffons à cinq doigts, déjà beaucoup mieux.

Mon Père aimait se moderniser, il avait fait l’entreprise agricole en achetant un manège et une batteuse pour remplacer le battage aux fléaux (le tambour de la batteuse est toujours dans l’atelier). Mon Père faisait l’entreprise de battage ; le manège qui faisait tourner la batteuse avait cinq brancards, deux juments attelées sur chaque brancards. Mon Père avait acheté la première faucheuse en 1913, une « Mac Cormick », soit disant construite en Amérique qui avait de l’avance sur la France.

Je n’ai été avec mon Père que jusqu’à 20 ans. Il est mort le 19 novembre 1939 et j’ai fait 1.100 km pour venir à l’enterrement avec ma tenue de guerre, car j’avais grandi et mon costume gris était beaucoup trop petit.


LA MOBILISATION ET LA GUERRE.

Et me voilà au Conseil de Révision à la mairie de Lesneven, on était tous ensemble une quarantaine, tout nu, et là j’ai eu peur. Les deux de Plouider qui étaient avec moi sont réformés. Ils étaient plus grands que moi, on les avait pesés, fait lire, tousser et respirer à fond devant trois Médecins et le Maire de Plouider (Maurice LE BRAS). Il n’y avait pas de radio à l’époque. C’est mon tour, je tremblais : 1,58 m., 58 kg, pesé pour la première fois de ma vie. Un médecin dit : « enfin un bien constitué » ; il fait trois pas et crie tout fort « service armé et dans la cavalerie ». C’est tout ce que je désirais.

Peu de temps après, je reçois une convocation pour me rendre au 4ème Bataillon d’ouvriers d’artillerie au Mans, où j’ai fait mes classes à cheval. On a fait des concours mais sans qu’on nous le dise et, d’après les résultats, j’étais dans les meilleurs cavaliers car la plupart de ceux qui étaient avec moi n’avaient que des bœufs pour le travail agricole et ils avaient peur des chevaux. On faisait du manège et j’ai vu un Capitaine courir à ma gauche avec un carnet sans doute pour me noter. C’était dans le Finistère qu’il y avait le plus de chevaux ; les Côtes-du-Nord, le Morbihan et l’Ille-et-Vilaine n’avaient que des bœufs pour les travaux des champs et autres.

Dans le dortoir, nous étions 32 soldats et un Brigadier comme chef. Nous n’étions que deux Bretons, moi et Auguste Laé, de Rodalvez en Plouider (rattaché à Lesneven maintenant). Moi j’étais dans un bout de la chambrée et Auguste Laé le dernier à l’autre bout. Les autres soldats étaient d’un peu partout. La plupart d’entre eux nous traitaient de « Sales Bretons ».

Celui qui dormait à côté de moi s’appelait Ermelin. Les premiers jours quand j’étais courbé pour lacer mes souliers et mettre mes guêtres, je recevais des coups de genoux au derrière ; et, surpris les premiers jours, je tombais à genoux. Mais le 3ème jour, j’ai bien résisté : je le prend par son col de chemise et le fond de son pantalon, je vais devant la fenêtre du 3ème étage et la plupart des autres soldats crient : « Vas-y Breton, corrige-le ». Le gradé faisait semblant de ne rien voir. Il savait bien que nous les Finistériens serions les Maîtres quelques jours plus tard.

Et voilà le grand jour autour des chevaux. Le Brigadier dit à Ermelin de se ranger à côté de moi avec son cheval. J’ai su ensuite que c’était pour que je le dresse. Moi, comme c’était mon métier depuis mes sept ans, j’aurai pu brider et seller un cheval les yeux bandés comme je le ferais toujours maintenant. Auguste Laé et moi étions prêts les premiers. Ermelin est contraint de me demander de l’aider. Je lui dit que je me suis fait mal à l’épaule.

Le Brigadier fait un dernier tour pour vérifier si les chevaux étaient bien sellés et bridés avant de monter à cheval. Il fait semblant d’être en colère : « Vous n’êtes pas encore prêt ! Mais demandez à votre voisin ! ». Il lui dit, pour lui apprendre la politesse, : « En punition, vous serez de garde à l’écurie la nuit prochaine et, demain, vous enlèverez le fumier des écuries ! ». A partir de ces jours, on était les maîtres dans la chambrée, Auguste et moi, bien vus avec tous les autres soldats. Plusieurs nous demandaient comment faire pour atteler ou seller les chevaux.

Et nous voilà, pour la première fois, au manège : au début, les chevaux sont au pas, puis ensuite au trop ; au 3ème tour, nous devons mettre nos mains derrière le dos. Celui qui était devant moi appelle sa « Maman ». Le Brigadier lui riait au nez et moi aussi. Plusieurs tombaient. Il y avait des gradés dans la tribune avec des carnets pour nous noter.

Quelques jours après, un ancien soldat se promène avec un grand chariot bien chargé avec des sacs d’avoine à l’intérieur et, comme la grande cour n’était pas goudronnée, les traces restaient. On nous appelle l’un après l’autre : je voyais la plupart regarder devant et derrière ; moi et Auguste, on ne regardait que devant et on arrivait à passer à peu près juste à l’emplacement des traces laissées par les roues du chariot. C’était mon métier : pour conduire les chevaux tirant les charrues, il fallait être très précis pour respecter la distance entre les chevaux et les fossés. Si les chevaux étaient trop à gauche, la charrue prenait trop large et inversement, trop à droite, la charrue allait dans le fossé. Donc les chevaux devaient marcher à 15 à 20 cm près du fossé, et il fallait être très habitué pour les guider correctement. Et je sais que j’arrivais à peu près pile.

Le lendemain le commandant Cheffer m’appelle dans son bureau. J’avais peur, il le savait. Tout simple, il me demande :

  • « Vous êtes cultivateur ? »
    • « Oui, mon commandant »
  • « Qu’est-ce qu’on élève chez vous ? »
    • « Surtout des chevaux, mon commandant »
  • « Donc, vous n’avez pas peur des chevaux ? »

Cela m’a fait sourire malgré moi.

    • « Non mon commandant »

Il me dit :

  • « De tout temps, c’était un civil qui conduisait les 13 enfants à l’école, demain ce sera vous qui le ferez, vous le premier militaire auquel on confie les enfants pour aller à l’école. Vous conduirez également les femmes des gradés à la messe le dimanche ».

La voiture, à 4 roues en fer, dite « Break », était tirée par des juments qui s’appelaient « Collier » et « Pharaon ». J’aidais les plus jeunes des enfants à monter dans la voiture.

Et pour aller à la messe ou à la gare prendre le train, transporter les femmes des officiers, il y avait une autre voiture aux 4 roues en fer, appelée « carrosse », avec des fenêtres à carreaux et des rideaux tout autour, tirée aussi par deux juments. Le premier dimanche, je regarde ma vieille montre, que je remontais avec une clef, il était dix heures moins quelques minutes et la messe commençait à dix heures. Je fis courir les chevaux très vite pour arriver à l’heure à la messe. En descendant, une des femmes avait sa main sur sa poitrine ; elle parlait un peu drôle comme elle était de Corse. Elle me dit : « dites, dites, vous allez beaucoup trop vite, mon cœur palpite ». Les jeunes femmes des gradés qui étaient derrière, elles se tordaient de rire, et moi aussi. Elle me dit en colère : « Et vous, assez rigolé ! ».

Le lendemain, on m’appelle pour aller au bureau du Commandant Cheffer. A mon avis il était au courant de l’incident de la veille.

  • « Alors, cela s’est bien passé hier ? »
    • « Il y avait la femme du Capitaine Dysier qui m’a dit que j’allais beaucoup trop vite. J’avais peur d’arriver trop tard à la messe ».

Le Commandant me dit :

  • « Vous pouvez y aller, les chevaux sont faits pour courir ! ».
    Le dimanche, je restais à côté de l’église attendre que la messe sont finie pour reprendre les dames des officiers.

J’avais la meilleure place dans la compagnie ; très souvent, je mangeais seul à midi, le cuistot en chef me préparait des beefsteaks. Je les mettais sur le grand fourneau et ça y était ; et après, chocolat à volonté.

Les 13 enfants sont venus nous regarder partir pour la guerre. On était en colonne par trois, les plus grandes filles avaient les larmes aux yeux en disant : « il faudra revenir pour nous envoyer à l’école ». J’avais aussi du mal à retenir mes larmes.

Du Mans, j’ai été envoyé dans une autre caserne à Aubigné-Racan, près de Tours. Le 3 septembre 1939, toutes les cloches des environs se mettent à sonner le glas pour annoncer la déclaration de la guerre 1939-1945. On nous fait monter dans le train, direction « La Trugale », petite gare où arrivait un train complet de chevaux à moitié sauvages. Ces chevaux étaient attachés à une grosse et longue corde, et nous voilà tous devant ces chevaux.

Nous étions habillés avec des tenues toutes neuves, deux paires de souliers, des éperons pour les cavaliers et une ceinture de flanelle spéciale pour les cavaliers également, ainsi qu’un fouet au manche incassable, seule la meilleure arme pour nous défendre contre l’ennemi mieux équipé . Au commencement de la guerre, les Allemands étaient, au moins, le double de nous et beaucoup plus forts avec leurs avions. On a été surpris, ils ont franchi la Belgique en quelques jours, puis la France, à part la « zone libre ».

Ma jument « Glacie » venait de blesser deux soldats qui n’avaient jamais eu affaire aux chevaux. J’entends le capitaine qui crie :

  • « Il n’y a pas de Finistérien-là ? »
  • « Bernard, qui est là en face de vous », dit l’adjudant.

Le capitaine crie :

  • « Vous allez prendre cette jument-là ».

Je vais la brider après l’avoir à moitié assommée, trois bons coups sur l’oreille avec le manche de fouet incassable. Bridée et sellée, je monte dessus ; elle se cabre debout sur ses pieds de derrière et elle s’est remise sur ses quatre pieds. Elle se met à galoper et plus elle allait vite, plus je tapais dessus et je la piquais avec mes éperons. Elle a dû faire dans les 5km et puis elle s’arrête en tremblant, son nez saignait et ses côtés aussi avec les éperons que j’avais aux souliers.

J’ai fait toute la guerre avec elle, elle est devenue très douce pour moi, pas toujours pour les autres, parce que c’était toujours moi qui la nourrissait. Par contre, l’autre qui s’appelait « furtif » n’avait que 4 ans ; très douce, elle n’a pas fait un an. Trop jeune, elle est morte. On me donne « Cabinus », il n’y avait pas moyen de tenir sur son dos, donc je la mettait à droite, côte à côte avec « Glacie » et elles ont fait toute la guerre, n’ayant eu qu’une seule blessure, un éclat d’obus à la poitrine que j’ai tiré avec mon tire-bouchon.

Lors de la déclaration de guerre, j’étais un des plus jeunes et on m’avait chargé de choisir trois chevaux, une jument pour le Commandant, une autre pour le Lieutenant et une autre pour l’Adjudant. Je les ai montées pour les essayer avant.

Nous avons eu 97 soldats tués en un mois et des centaines de soldats blessés, des chevaux tués ou blessés. Les Allemands avaient toujours des avions qui nous surveillaient et quand on descendait un avion, en mois de trois-quarts d’heure, un autre le remplaçait. Nous n’avions pratiquement pas d’aviation.

Sur la frontière allemande, j’ai fait un prisonnier allemand, un soldat qui s’était caché entre 4 murs. Il faisait des signes aux autres Allemands avec un bâton au bout duquel il avait attaché un mouchoir, signe de reconnaissance pour les guider. J’ai appelé mon camarde de Brest qui l’a neutralisé, c’était notre devoir.

Les Allemands traînaient leurs canons avec des chenillettes et nous avec des chevaux. Le premier jour où les Italiens nous ont survolés avec leurs avions, nous avons eu 60 chevaux tués d’un seul coup. Donc nous n’avions plus de possibilité de tirer nos canons, aussi on les faisait sauter pour qu’ils ne soient pas utilisable par l’ennemi.

Le 7 juin 1940, mon Capitaine (Quetelet) est tué net, près de moi, d’un éclat d’obus dans la tempe. Mon Lieutenant (L’Amis) a une grande déchirure au ventre ; il a été fait prisonnier par les Allemands et il fut bien soigné (je le croyais mort mais je l’ai revu depuis au Congrès de Leuilly-sous-Coucy dans l’Aisne). 80 % des soldats sont restés sur le terrain lors de cette dernière bataille. Un camarade a perdu ses deux jambes, je l’ai revu aussi plus tard au Congrès.

Moi, j’ai eu un éclat à ma jambe gauche, mon soulier gauche débordait de sang, mais mes guêtres (ou houseaux qui sont toujours très solides actuellement) n’étaient pas percées. L’os de ma jambe était enfoncé mais, comme j’ai grandi jusqu’à mes vingt-six ans, cela s’est rebouché. Il reste un petit trou dans ma jambe gauche.

On y a fait à Leuilly-sous-Coucy un monument pour nous d’une dizaine de mètres de haut, avec ces inscriptions en lettres dorées : « pour la vaillante résistance de la 7ème Division ».

On reculait et on reculait, faute de canon, faute de munitions. On a fait sauter les ponts sur le canal de l’Aillette, dans le département de l’Aisne, canal qui était rouge de sang. Mais les Allemands avançaient toujours.

J’ai plus tard été voir un camarade du Folgoët paralysé sur son lit de mort, il a pu prononcer ces mots en Breton, « ar ganol yoa ruz gand goad - le canal était rouge de sang » alors qu’il ne recevait plus personne et n’avait pas parlé depuis deux ans ! .Un autre camarade de Plouider lui aussi avait pu prononcé ces mêmes mots sur son lit de mort.

Et nous voilà en déroute, démunis de tout pendant 18 jours et 18 nuits, épuisés tout autant que nos chevaux qui diminuaient tous les jours, mourant de faim, de soif ou d’épuisement. Sur l’avant-train du canon qui était prévu pour trois soldats, il y en avait pas loin de dix, tous des Bretons.

On s’arrêtait toutes les trois heures à peu près et mes camarades couraient piller les maisons, chercher de la nourriture pour nous et de l’avoine pour les chevaux. J’avais de la chance, je dormais aussi bien sur ma jument « Glacie » qu’au lit, question d’habitude.

Enfin, nous arrivons en « zone libre », dans un petit bourg de Corèze "la chatre"en pleine campagne, donc tranquille. Je ne dessellais plus mes chevaux jusqu’à ce jour-là. Ma jument « Glacie » avait un gros abcès sous la selle qui coulait. Elle a été soignée et bien guérie. En attendant d’être démobilisé, je travaillais dans les fermes. Les premiers jours, je ne gagnais que 7 francs mais pour finir on me donna 13 francs. J’allais toujours aux places les plus dures autour des batteuses car la plupart des hommes avaient au moins 60 ans, les jeunes ayant été mobilisés comme moi.

Le Patron de la batteuse avait une grande estime pour moi ; et quand je lui ai dit que je venais de recevoir ma feuille de démobilisation,( on faisait tous ensemble un casse-croûte). Il m’a propose de rester travailler avec lui. Je lui ai dit non : "mon Père est mort, pensionné de la guerre 14-18 ; il n’y a personne pour travailler la ferme ; mon devoir est de partir. Je suis l’aîné des trois fils, mes frères sont encore à l’école".


LE TEMPS DE L'OCCUPATION ALLEMANDE.

Avec ma feuille de démobilisation, je prend le train pour ma Bretagne qui me manquait. Dans le wagon qui était prévu pour 48 hommes, on était 61 entassés comme des sardines. On arrive en gare de Landerneau à 11 heures du soir : il y avait des Allemands partout, le fusil sur l’épaule, cela m’énervait. Nous n’avions pas le droit de sortir, mais, comme j’étais petit et vif à l’époque, j’ai sauté par dessus le mur pour rentrer à la maison.

J’arrivais à la maison le lundi 26 août 1940 à 3h du matin comme soutien de famille.

La vie pour ma mère était très difficile, toutes les vaches avaient la brucellose, avortaient à sept mois. Pour chaque animal il fallait appeler le vétérinaire de Lesneven. Un copain de guerre de mon Père, me conseilla : « Achète un vieux bouc ». Sitôt dit, sitôt fait, je vais trouver un autre copain qui tient une forge et un garage à pont du chatel. Il arrange une vieille voiture : elle n’avait pas deux roues de la même dimension. Et nous voilà partis à Tréflez, quatre copains à la recherche d’un vieux bouc, mis dans la crèche aux vaches pour passer la nuit. Il n’y en a eu qu’une à avorter par la suite. Ma Mère retrouva le moral !

La moisson avait été rentrée par mes sœurs Cécile, Louise et un vieux domestique. Mais les voisins me dirent que les meules allaient pourrir, elles fumaient. Il y avait trois meules : une de blé, une d’avoine et une d’orge ; il fallait faire très vite. Je suis allé voir un entrepreneur agricol qui s’occupait du battage à Pont du chatel, il ne pouvait pas venir avant trois semaines : « pour alors, je lui dit, la moisson sera pourrie ». Jestin Cycle de Lesneven était au courant de la situation, c’était un homme de confiance : l’écrémeuse, la machine à coudre et les bicyclettes venaient de chez lui. Il était aussi représentant en batteuse et moteurs et il est venu trois jours de suite proposer une batteuse et un moteur à ma mère.

Je dis à ma Mère que j’avais envie d’acheter une batteuse pour faire l’entreprise agricole, métier très dur mais qui rapportait de l’argent. Avec l’argent d’un poulain vendu à la foire du Folgoët 42.500 Francs, j’achète la batteuse d’occasion (34.500 F.) et le moteur (8.000 F.). le vendeur nous laissait 500 F. et me mettait en contact avec un gars de mon âge qui connaissait le métier. Toute la moisson fut battue dans de très bonnes conditions et ce fut le début de mon métier d’entrepreneur agricole.

Arrivés en 1943, nous étions malades de voir les Allemands toujours occupants la France. Nous nous sommes mis à saboter le matériel allemand, par exemple les rouleaux anti-parachutistes sur la côte. Les rouleaux (qui sont toujours ici) étaient sur les plages : les rouleaux étaient placés par trois et sur eux se trouvaient des pics qui empêchaient les Anglais et les Américains de larguer des parachutistes. Nous enlevions les rouleaux en fer et ces appareils s’écroulaient, il n’y avait plus de risque de blesser des parachutistes.

Les Allemands nous faisaient prendre du sable de mer pour faire ces grands abris que l’on appelait les blockhaus (« blocos »). Nous n’avions que des charrettes aux roues en fer, pouvant contenir 1m3 de sable dans chaque charrette. En cachette, nous mettions un caillou sous l’arrière de la charrette et, arrivé au Veuleury à Plouider, il ne restait plus qu’un demi m3. C’était des maçons de la région qu faisaient le travail et, en cachette, ils ne mettaient que du sable dans le coffrage par endroits, donc peu de résistance aux bombardements américains et anglais. Puis, on s’est mis à leur voler du ciment en 1943.

Ils venaient le matin et quand les Allemands arrivaient à leur tour au chantier pour surveiller les maçons français, il ne restait plus de ciment, plus de marteaux, ni de truelle, ni de fil à plomb. Plusieurs ont été pris au piège comme moi : j’avais volé 11 sacs de ciment que j’avais jetés dans un ancien puits de la ferme.

Trois officiers allemands sont venus me voir et m’ont demandé des cochons ou des vaches pour les tuer car, en 1943, la nourriture manquait aux Allemands. Ils ne pouvaient plus aller en mer qui était bien défendue par les Américains et les Anglais, bien plus forts que les Allemands, plus les Russes qui les tenaient très bien aussi. Je leur ai répondu d’un ton sec et ferme : « peut-être que vous allez me tuer, mais je préfère mourir que de trahir mon Pays, la France ».

Le lendemain, on m’a pris au lit à 3 heures du matin, menotté. J’ai été envoyé à Brest et mis en cellule à Pontaniou : j’y suis resté trois mois avec pour nourriture une soupe aux orties et des betteraves fourragères cuites. Dans cette prison, il n’y avait que des gens qui n’avaient jamais été emprisonnés comme moi, par exemple le Recteur de Plouider.

De Brest, nous avons été transférés à Quimper, attachés deux par deux avec des menottes. J’ai fait semblant de vomir devant le soldat allemand qui nous surveillait dans le train et je lui ai demandé d’aller aux W.C., mais il ne m’a pas détaché et m’a suivi, avec son fusil. Si j’avais été seul, j’aurais essayé de sauter, chose que l’on nous avait apprise dans la cavalerie. Les chevaux allaient très vite au galop et on sautait dans le sens de la marche et sur la pointe des pieds. C’était un très vieux train qui faisait peut-être 30 km à l’heure.

A la prison Saint-Charles à Quimper, il y avait un prêtre de Plabennec. et d’autres prisonniers de Lesneven, Saint-Méen et Plouider.

Les Russes, les Américains et les Anglais sont venus nous aider et ce fut la fin du régime hitlérien, Hitler,l’homme le plus terrible de tous les temps.

Et me voilà libre à jamais, à mon tour maître sur ses prisonniers allemand, quelques uns ont été employé a la ferme durant l’année 1945 , je me souvient en particulier de 2 d’entre eux un nazi et antinazi qu’il fallait séparer.
l’un d’entre eux ne voulant plus rentrer en Allemagne


LA CRÉATION DE L'ENTREPRISE AGRICOLE.

Comme il y avait beaucoup d’entrepreneurs de battage qui étaient prisonniers en Allemagne, il manquait des batteuses dans la région.

Nous avions beaucoup de parents à Lanhouarneau qui sont venus nous demander la batteuse. Et me voilà, lancé dans l’entreprise agricole : trois semaines de battage la première année, aidé d’un ouvrier de Kermabon à Plouider, à peu près de mon âge. Cette batteuse était la plus petite des « Gélard », faite à Ploumagoar près de Guingamp et le moteur de marque Deutsch (10 chevaux).

J’ai commencé chez les frères de ma mère à Bodon à Lanhouarneau, puis chez des parents du côté de mon Père, et chez les voisins de Coat-Menach. Le métier était très dur !

Ensuite, on à élargissait les passages et chemins ;et j’ai revendu cette première batteuse pour en acheter une autre plus large. J’en ai eu cinq au total, trois « Gélard », la première avec un batteur de 82 cm de large, la deuxième avec 97 cm et la troisième avec 1,17 m. ; ma dernière batteuse était une « Girard » construite à Louvigné en Mayenne, bien plus moderne et montée sur des roues à caoutchoucs avec expulseur de balle.

Le premier moteur ne faisait que 18 chevaux. Quand j’ai acheté une presse-paille pour mettre derrière cette batteuse, ce moteur était trop faible. Je l’ai donc revendu à Plouvien, juste avant d’être arrêté par les Allemands en 1943.

C’est au maire de Saint-Goazec que j’avais connu à la prison de Quimper en 1943, que j’ai acheté un moteur « Bernard » de 22-25 chevaux pour 24.000 Francs.

En 1949, les chevaux étaient très cher et je dis à ma Mère : « maintenant que les chevaux sont encore cher, c’est le moment d’acheter un tracteur ». Ma Mère était contente de cette proposition.

Donc, en 1949, j’achète un tracteur neuf avec à Colin de Quimper pour une somme de 500.000 Francs par l’intermédiaire du mécanicien de Ploudaniel à qui je revends le moteur « Bernard » 100.000 Francs. C’était incroyable ce que le prix des choses augmentait d’une année sur l’autre.

J’ai aussi acheté une charrue « Bonnel » d’occasion, construite dans le département de l’Eure, mono soc.

Mon premier tracteur n’avait pas de relevage hydraulique, la « charrue semie-traînée » à deux roues en fer placée à l’arrière. Je pouvais reculer, chose qu’on ne pouvait pas faire avec les « charrues traînées ».

Les premier tracteurs à relevage ne fonctionnaient pas bien, j’ai attendu qu’ils soient au point avant d’en acheter un autre.

J’avais du travail toute l’année, en hiver : charruer les landes et disquer (dit coovencrop). J’étais abonné à « France Agricole », c’est ainsi que j’ai trouvé les disques chez Candelier dans le Pas-de-Calais.

Pendant la saison de battage, je travaillais jour et nuit, durant quatre à cinq semaines. Le jour, je dormais à côté du tracteur au battage, sur un peu de paille. Dès que mes ouvriers se changeaient toutes les demi-heures, et ils savaient et que je ne dormais que d’un œil. Je n’étais jamais fatigué, ni malade. C’est comme cela quand on aime son métier.

J’ai été patron à 20 ans. Au début je me faisais « rouler » aux foires par les marchands de chevaux, vaches et cochons. Un jour, un marchand de vache avait plié un billet en deux, il pleuvait et ventait, j’ai compté les billets, il en manquait un. Je me suis mis à crier : « Arrêtez-le, il m’a volé ! ». Les gens l’ont encerclé, il m’a payé.

J’étais très timide avant la guerre, mais quand on a vu de tout, que de morts, que de morts…On a même dû attacher un soldat à un arbre, il était devenu fou… On en sort transformé…


LA FONDATION DE LA FAMILLE.

Je me suis marié en juin 1948 avec Francine EMILY que j’avais connue au mariage de ma sœur Cécile.

Nous avons sept enfants, vingt-et-un petits enfants et, pour l’instant, quatorze arrière petits-enfants.


ALBUM PHOTOS

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LEUILLI Sous COUSY
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commémoration du 11 Novembre 2010
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Leuilly sous Coucy JY Porte drapeau blockhaus de Veuleury
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blockhaus de Veuleury Jy Médaille carte du combattant
1938 Jean Yvon au régiment
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1946 Jean Yvon
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1948 scène de battage
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1953 photo de famille
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1955 scène de battage
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1973 pendant la récolte de choux-fleur
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2011 commémoration du 11 novembre
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2011 commémoration du 11 novembre
avec Monsieur RONVEL ,maire et conseiller général
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2011 Jean Yvon devant sa Faucheuse
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2011 Dans son atelier
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